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MSR, Musée Sain MSR, Musée Sain


Place Saint-Sernin. Tél. : 05 61 22 31 44. Ouvert 7/7. 10:00-12:45 / 14:00-18:00. Gratuit pour les - 18 ans. Gratuit pour tous chaque premier dimanche du mois.


Torse de jeune satyre agaçant une panthère



Ce torse en marbre, de 43 cm de haut et 22 cm de large, a été acquis le 27 mai 2005 en vente publique à Drouot. Son acquisition a bénéficié du soutien du FRAM (Fonds régional d’acquisition pour les Musées).


Ce torse a été nettoyé par l’Atelier de restauration des musées de la Ville de Toulouse.
Il s’agit d’un torse, sans tête ni bras ni jambes, en marbre, vestige d’une statue dont on peut évaluer la hauteur à 1 m 40/50 environ, de grande qualité et certainement sortie d’ateliers romains d’Italie ou des célèbres ateliers d’Aphrodisias, en Turquie actuelle, d’où provient le matériau : marbre de Göktepe (identifié par nos collègues du l’Institut de recherche sur la  Structure de la Matière du CNR italien et du département de Géosciences et géophysique appliquées de l’Université de Leoben, en Autriche, comme provenant du filon blanc du district 3 de ces carrières).

(c) J. Hocine
(c) J. Hocine
L’observation de la sculpture permet d’en déduire la pose et le sujet. La petite protubérance conservée au creux des reins marque l’arrachement d’une queue et, partant, identifie un satyre. Par ailleurs, la peau d’animal jetée sur l’épaule gauche qui barre transversalement sa poitrine est une nébris (peau de chèvre), caractéristique du vêtement de cette créature.
Le satyre (ou faune pour les Romains), être hybride mi-homme mi-animal, peuplait dans l’imaginaire grec les forêts et les montagnes. Il exprimait à la fois la couardise, le goût immodéré du vin, la lubricité, la subversion, la nature sauvage et incontrôlable. Les satyres apparaissent dès le VIIIe siècle avant notre ère dans la poésie d’Hésiode, en tant que frères des Nymphes. À partir du VIe siècle avant notre ère, ils intègrent le mythe de Dionysos, dieu dit du vin, de la vigne, du théâtre mais dont le rôle dans la religion grecque est bien plus complexe. Avec les Ménades et le vieux Silène (dont le nom deviendra générique), qui passe pour être le père nourricier de Dionysos, les satyres font partie du cortège dionysiaque : le thiase. La distinction entre silènes et satyres est difficile à percevoir et il semblerait que les derniers soient des silènes jeunes.
L’iconographie grecque, développée tant sur la céramique que dans la sculpture, les représente dotés d’un corps humain, d’une queue de cheval au bas du dos et de jambes de bouc ou humaines. Ils sont barbus, aux oreilles chevalines pointues ; sur les vases grecs à figures noires, des cornes s’élèvent du front ; leur sexe démesuré est en perpétuelle érection. Ils ornent les vases attiques du banquet de multiples manières, par leurs jeux érotiques, taquinant les ménades ou sous l’emprise de la boisson, affalés sur une outre, buvant, vendangeant ou foulant le raisin divin. Rapidement, ils intègrent le théâtre où se développe un nouveau genre : le drame satyrique, dont le chœur est déguisé en satyres, apportant dérision et subversion.
À partir du IVe siècle avant notre ère, le sculpteur grec Praxitèle rajeunit la figuration des satyres, les transformant en beaux éphèbes (jeunes hommes) ne conservant que des détails infimes de leur nature sauvage : une courte queue de cheval, des oreilles un peu pointues et, parfois, de petites cornes qui émergent des mèches frontales. Lors de la période suivante, dite hellénistique, à Pergame, en particulier, les sculpteurs accentueront au contraire les traits sauvages, vulgaires, renforçant leur nature animale.

Le torse du musée, représentait donc un de ces jeunes satyres dans la tradition praxitélisante. Le départ des cuisses permet de comprendre que le personnage était en mouvement : la jambe gauche, en avant, favorise la stabilité du corps, la jambe droite étant encore en arrière comme dans la marche ou la danse. Le buste s’étire en torsion vers la gauche, renforcée par une inclinaison vers l’arrière que prolonge le bras. Tandis que l’arrachement de l’épaule droite laisse supposer que le bras droit était levé. Il s’en dégage un puissant sentiment de dynamisme, de vigueur, que contribuent à mettre en relief une musculature nerveuse et un modelé subtil.
Le sujet auquel pourrait se rattacher ce torse est vraisemblablement une œuvre hellénistique créée à la fin du IIIe siècle ou au IIe siècle avant notre ère, représentant un satyre marchant agaçant une panthère, vers laquelle il tourne son visage rieur et qu’il soulève par la queue, tandis que le bras droit levé au-dessus de la tête brandit le bâton noueux des bergers (lagobolon, pour les Grecs ou pedum, pour les Romains). Il semblerait bien que l’épaule gauche du torse porte la trace d’arrachement de l’extrémité du lagobolon qui passait derrière sa tête.
Ce thème a été très prisé sous l’Empire romain et particulièrement au IIe siècle de notre ère, comme l’attestent des œuvres mises au jour en Turquie, à Aphrodisias, qui semble s’être fait une spécialité de ces sujets décoratifs. L’une d’elles est aujourd’hui conservée à Copenhague. Une autre a été mise au jour en Algérie, à Caesarea, actuelle Cherchell, exposée au musée. Il existe également un superbe exemplaire, quasiment complet, exposé aux Musées royaux d’Art et d’Histoire de Bruxelles. L’histoire de cette dernière sculpture est connue, elle était présente chez les collectionneurs dès le XVIIIe siècle avant d’intégrer le musée belge en 1904. C’est à cette œuvre majeure que se rattache le torse de Saint-Raymond, dans lequel on retrouve une vigueur et une posture similaires.
Cependant, l’arrêt net et vertical de la nébris sous le bras droit ainsi qu’un arrachement au niveau supérieur de la cuisse droite laissent supposer que cette zone n’était pas visible et même devait s’appuyer sur un soutien, comme c’est souvent le cas dans la sculpture romaine. Ce jeune satyre n’était peut-être pas alors isolé et, au contraire, participait d’un groupe ? Comme, par exemple, pour un pied de table en marbre ?

(c) J.-F. Peiré
(c) J.-F. Peiré
Si l’on en croit une belle tête de jeune satyre rieur exposée à l’étage de Chiragan et de nombreux fragments y compris de torses humains et de têtes de panthères de dimensions variées, conservés en réserve, Dionysos et son thiase figuraient largement parmi les multiples sculptures qui décoraient le domaine impérial de Chiragan. Le sujet qui nous occupe devait y exister. De prime abord, il semblait que la petite tête de satyre rieur, dont le port est faussé par la retaille arbitraire du XIXe siècle pour la présenter droite, pouvait correspondre au torse. D’autant qu’elle porte sur le crâne la trace d’un arrachement qui pourrait correspondre à celle d’un lagobolon et qu’elle est sculptée dans le même marbre. Une capture en 3D du torse et de la tête, permettant de les remettre artificiellement en connexion, a démontré qu’il n’en était rien. Cette dernière est en effet trop grande. Les deux éléments n’appartiennent donc pas à la même sculpture, même si elles traitent du même sujet. Il est impossible dès lors de confirmer que le torse provient de Chiragan, même si l’utilisation d’un même marbre, pour la tête et le torse, plaide en cette faveur. Nous aimerions avoir la confirmation que ce torse ait été mis au jour à Chiragan comme l’affirmait le vendeur.
Il provient de la collection montalbanaise des familles Chambert puis Olivier. La famille Chambert avait formé sa collection au XVIIIe siècle tant à partir d’œuvres régionales que de provenances variées, y compris Rome. De cette collection, le musée avait déjà acquis, en 1992, deux urnes cinéraires provenant de la capitale de l’Empire, actuellement présentées au sous-sol du musée. Cette œuvre-ci était donnée comme découverte dans la Garonne et provenant du site de Chiragan, à Martres-Tolosane, dont le musée conserve tant d’œuvres célèbres.
Architecte de renom, Edmond Chambert, fils du premier collectionneur, a poursuivi la collection. S’il a, en effet, participé aux fouilles du domaine de Chiragan entre 1840 et 1843, aux côtés de l’architecte toulousain Urbain Vitry, il convient de rester prudent. Il paraît douteux que lors des fouilles dirigées par la jeune Société archéologique du Midi de la France, un de ses membres ait conservé pour lui une œuvre sortie des fouilles. Ce n’était pas la pratique et par ailleurs, à ce jour, aucune mention de cette découverte ne semble exister dans les archives de fouilles conservées à la Société. Nous savons que de nombreuses pièces sont sorties de Chiragan dès le XVIe siècle. Si celle-ci en provient, elle a pu être acquise antérieurement. D’autre part, Edmond Chambert a aussi été le maître d’œuvre de nombreuses constructions régionales dont les thermes de Luchon et ceux de Salies-du-Salat, édifiés en des lieux riches d’un passé romain. Il aurait tout aussi bien pu la découvrir lors de ses travaux de construction. Quoi qu’il en soit, la question reste ouverte mais l’œuvre a des qualités qui l’apparentent tout à fait à celles des sculptures provenant de ce site exceptionnel.
 
Evelyne Ugaglia
Conservateur en chef du Patrimoine
Directrice du Musée Saint-Raymond,
musée des Antiques de Toulouse

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